91 | «Tout bouge, rien ne change ?» 

Ce cadrage introduit une série d’entretiens avec Alain de Janvry, Francis Delpeuch, Bernard Bachelier, Olivier De Schutter et Sujiro Seam sur la sécurité alimentaire.
Un dossier thématique et de nombreux repères sont disponibles dans le numéro.

« Tout bouge, rien ne change ? »
De la difficulté à considérer la sécurité alimentaire comme un bien public global

François Lerin,
Institut agronomique méditerranéen de Montpellier

et Sélim Louafi
Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement

Sécurité alimentaire : Au-delà de l'urgence
Sécurité alimentaire : Au-delà de l’urgence

La question de la «sécurité alimentaire» apparaît, de prime abord, comme une question purement nationale – celle d’une souveraineté souvent revendiquée dans les relations internationales. Les situations d’urgence liées soit à des conflits locaux, soit à des catastrophes naturelles sont, en ce sens, des exceptions pendant lesquelles l’aide de la « communauté internationale » est requise pour pallier une défaillance momentanée d’États soumis à des contraintes externes trop fortes et indépendantes de leur volonté (le cas d’Haïti aujourd’hui). En effet, il est admis dans le débat international contemporain sur la sécurité alimentaire que le problème est très rarement un problème de disponibilité des biens alimentaires (au sens des anciennes famines historiquesi ) mais un problème d’accessibilité – donc de prix des biens alimentaires ou de revenus des plus pauvres, qui forment ce que l’on appelle parfois le « milliard d’en bas » (bottom billion), pauvres ruraux et urbains confondus. Dit d’une autre manière : il est de la responsabilité des États-nations d’assurer aux pauvres et mal-nourris les biens alimentaires qui sont nécessaires à leur survie et, sauf cas d’urgence, c’est une question d’équité posée à des régimes économiques, sociaux et politiques. En ce sens, la sécurité alimentaire ne serait pas un bien public global.

Les crises se succèdent et, imperturbablement, la FAO propose toujours le même diagnostic, assorti des mêmes solutions.

ET POURTANT…

La hausse des prix des produits agricoles de 2007-2008 est parfois présentée comme une «crise alimentaire globale» – entendue comme une crise du monde global dans lequel nous vivons et qui remet en ce sens la question de la coordination internationale sur le tapis et pourrait faire de la sécurité alimentaire un enjeu collectif. Quels sont aujourd’hui les termes et les acteurs de cette question ?

1) La FAO tout d’abord. Les crises se succèdent et, imperturbablement, l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation propose toujours le même diagnostic, assorti des mêmes solutions : la crise est avant tout un problème de disponibilités dont le règlement passe par une augmentation de la production agricole. Peu importe si ce discours et ces recettes n’ont jamais permis de prévenir ou de répondre efficacement au problème posé…

Toutefois, au-delà de ce constat sévère, il ne faut pas oublier que depuis 2005, la FAO est engagée dans un processus de réforme très profond et inédit à l’échelle d’une agence des Nations unies. Ce processus, qui marque une reprise en main par les États-membres d’une organisation jugée en perte de légitimité, a conduit, notamment, à une tentative de revitalisation du Comité de la sécurité alimentaire (CSA). Constituant l’un des comités techniques de la FAO, le CSA avait été établi à l’issue de la Conférence mondiale sur l’alimentation de 1974, dans le contexte d’une autre «crise alimentaire mondiale», comme un forum d’analyse et de suivi des politiques, dédié à tous les aspects de la sécurité alimentaire dans le monde. Mais ce comité n’a jamais acquis le pouvoir de convocation qui aurait dû être le sien à l’échelle internationale et n’est pas parvenu à engager les autres agences des Nations unies et la société civile dans le processus.

Sa revitalisation aujourd’hui, matérialisée par un changement de statut juridique, s’appuie sur deux piliers. Le premier, politique, engage une plus grande ouverture à la société civile (organisations non-gouvernementales, organisations professionnelles et secteur industriel) et aux organisations internationales «sœurs» et «amies». L’objectif est d’accroître la légitimité politique d’éventuelles décisions internationales. Le second pilier est scientifique. Partant du constat que la coordination internationale bute très souvent sur des diagnostics et sur des solutions non consensuelles, la mise en place d’un panel d’experts de haut niveau (sur le modèle du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat – Giec) est censé fournir au processus de décision politique internationale des données et recommandations les plus objectives possibles, améliorant par la-même la qualité de la délibération politique. Légitimité procédurale donc, par l’inclusion des acteurs concernés, et meilleure appréhension de la nature substantielle des débats par le recours à un diagnostic spécialisé, devraient conduire à rehausser et rendre plus effectif le débat politique et la coordination internationale – et faire du CSA l’équivalent des conférences des parties des grandes conventions environnementales : un rendez-vous annuel incontournable de la sécurité alimentaire globale.

2) Les pays les plus développés, via le G8, se sont aussi sentis interpelés par la crise des prix alimentaires qui a précédé la crise économique mondiale. Ils ont pris des décisions dès le printemps 2008, sous présidence française. Elles devraient accoucher d’un «Partenariat mondial pour l’agriculture, l’alimentation et la nutrition» aux contours encore flous pour le moment.LIRE Expertise Vers un panel international, Entretien avec Sujiro Seam Ministère des Affaires étrangères et européennes En juillet 2009, le Sommet du G8 de L’Aquila est convenu de mobiliser 20 milliards de dollars sur trois ans pour une stratégie globale axée sur le développement agricole durable. Cette aide devrait être délivrée par différents canaux (bilatéraux, multilatéraux) et sous différentes formes (nature, facilités, dons, etc.). L’articulation avec les autres institutions traitant de la question alimentaire globale et l’effectivité de ces décisions sont encore en chantier…

3) Plus novateur, les Nations unies, par son directeur-général Ban Ki-moon, ont mis en place en avril 2008, un groupe de travail de haut niveau sur la crise alimentaire mondiale (High-Level Task Force on the Global Food Security Crisis – HLTF), qui se place d’une certaine façon «au-dessus» de son agence spécialisée, la FAO. Justification de cette innovation : la nécessité d’une cohérence entre les actions humanitaires et les actions de développement et la nature plurisectorielle de la sécurité alimentaire. Cette task force comprend un représentant de chacune des vingt-deux agences des Nations unies et inclut de surcroît la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, l’Organisation mondiale du commerce et l’Organisation de coopération et de développement économiques. Elle a produit pendant l’été 2008 un document-cadreii marquant un consensus sur la manière de répondre à la crise et d’investir dans l’agriculture de manière cohérente et coordonnée.

Le caractère collectif de la sécurité alimentaire n’est donc pas franchement pris en charge par une institution multilatérale identifiée.

Cette innovation reste cependant limitée par le fait que cette task force – qui ne bénéficie pas d’une couverture politique formelle (elle ne tire pas sa légitimité de la volonté des États mais simplement de celle du secrétaire général de l’ONU) – s’attelle surtout à des enjeux fonctionnels de coordination. Son caractère novateur cependant porte sur le champ de cette coordination et sur l’affirmation que la question de la sécurité alimentaire est bien de nature globale. En effet, la task force traite de la cohérence entre les urgences de court terme et les objectifs de long terme (temporalité) et de la cohérence entre les multiples secteurs concernés par la sécurité alimentaire (horizontalité). Elle touche même un troisième axe de gouvernance globale, très sensible politiquement (et évidemment approché que sous son angle fonctionnel) : la verticalité, consistant à coordonner les différentes échelles de gouvernance – internationale, nationale et locale.

UN «SYSTÈME» ENCORE TRÈS FRAGMENTÉ

À côté de ces initiatives, une série d’institutions concernées par la sécurité alimentaire globale doivent être considérées dans cette cartographie globale : le Fonds international de développement agricole (Fida), le Programme alimentaire mondial (PAM), le Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (CGIAR), la Banque mondiale et l’OMC.

Le CGIAR, notamment, et son réseau de quinze Centres internationaux de recherche agricole mérite une attention particulière. Créés en 1971 avec la mission de développer et de diffuser lar gement des variétés à haut rendement, ces centres ont constitué l’un des mécanismes clés de la révolution verte – première réponse coordonnée et globale à la sécurité alimentaire, envisagée toutefois sous l’angle purement agricole et technique. Depuis, les centres du CGIAR sont passés par de multiples phases de crises et réformes dont la tendance générale a toujours été d’aller plus loin dans la recherche de formes globales et intégrées de réponses aux enjeux de la sécurité alimentaire : intégration de préoccupations environnementales ; inclusion des enjeux de nutrition ; adoption et opérationnalisation du concept de bien public global comme contrepoids au système existant de droits de propriété intellectuelle pour le transfert de connaissances, de ressources génétiques ou d’innovations, etc. Depuis 2008 une nouvelle vague de réformes vise à davantage de coordination entre les différents centres sur des enjeux toujours plus globaux, en réponse aussi à une fragmentation de leurs donateurs.

Si les mots d’ordre insistent sur le caractère nécessairement collectif de la réponse, la réalité reste pourtant celle d’une fragmentation des initiatives et d’une parcellisation des agendas au sein d’institutions ou d’initiatives aux dynamiques différentes mais dont les attributions et intentions se chevauchent parfois !

Le caractère collectif de la sécurité alimentaire n’est donc pas franchement pris en charge par une institution multilatérale identifiée. Si presque tout le monde déplore cette fragmentation, elle est de fait le résultat de l’état du consensus international sur la sécurité alimentaire : personne (État ou institution internationale) n’a la légitimité suffisante pour imposer un modèle unique d’action collective internationale. Aucune des initiatives n’est à même de prendre en charge la question dans son ensemble. De surcroît, tout se passe comme si les termes institutionnels et analytiques de la discussion restaient identiques, même après la récente crise alimentaire. Une fois de plus, on a l’impression que «tout bouge, mais que rien ne change». Mais est-ce vraiment le cas ?

QUEL STATUT «GLOBAL» POUR LA SÉCURITÉ ALIMENTAIRE ?

On peut imaginer, ou souhaiter, que les différentes initiatives que nous avons mentionnées convergent vers un nouveau dispositif (le fameux Partenariat mondial ?) qui, notamment via les aspects verticaux d’articulation des niveaux de responsabilité et horizontaux d’articulation entre enjeux globaux, laisse (enfin !) entrevoir, d’une part, la possibilité de mettre la question de la sécurité alimentaire en bonne position sur l’agenda international et, d’autre part, la volonté de résoudre la trop grande fragmentation du traitement de la question.

Cependant, on peut craindre que le chemin soit encore long étant donné que le flou dans la définition du problème reste encore patent. Derrière la notion de «sécurité alimentaire» se cachent des réalités différentes que mettent en lumière l’attention de plus en plus grande portée à la composante nutritionnelle de la question : urgences liées aux conflits et aux catastrophes naturelles ; populations de «quart monde» dans les pays émergents et développés ; défauts de production agricole ; «faim cachée», etc. L’insécurité alimentaire se confond souvent avec l’extrême pauvreté – mais pas toujours !

Dans le triptyque État-marché-aide, qui couvrait la question dans les années 1990 (voir les numéros du Courrier de la planète de 1995, 1996 et 1998), la période du « tout marché » insistait sur le caractère autorégulateur des échanges et du signal de prix. La récente flambée des prix alimentaires a montré que certains pays, massivement importateurs – comme les pays méditerranéens iii – se trouvaient soumis à un risque politique fort, sans mécanismes de compensation en place permettant d’absorber, en interne, la hausse des prix internationaux des produits agricoles et alimentaires.

Cet ensemble d’éléments fait que la « souveraineté », si souvent invoquée, recouvre des enjeux plus complexes que la seule souveraineté étatique des relations internationales. Il s’agit en particulier, face à des États défaillants (quelle qu’en soit la raison), de rappeler que la souveraineté des États est une délégation iv : ce sont les peuples, et donc les individus, qui fondent la légitimité de la souveraineté nationale. On assiste alors au renforcement d’un droit universel à l’alimentation, comme point de référence des stratégies nationales >LIRE Une gouvernance trop fragmentée, Entretien avec Olivier De Schutter, Rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation et, parallèlement, au développement d’un mouvement international porté par la société civile pour un droit des peuples à se nourrir eux-mêmes – et celui des individus de faire valoir ce droit, à l’échelle nationale comme à l’échelle internationale…

Alors, la sécurité alimentaire : globale ou pas globale ? Peut-on avec certitude affirmer que l’on a quitté la configuration où une question dans l’agenda global chasse l’autre et où l’on se retrouverait dans quelques temps dans une nouvelle situation de crise, appelant de nouvelles initiatives, qui viendront s’ajouter ou annihiler les précédentes ? Malgré des progrès indéniables, il est encore sans doute permis d’en douter et, comme pour les questions d’environnement (dont le caractère global est beaucoup plus évident), placer les politiques nationales de sécurité alimentaire sous surveillance réciproque au sein du CSA (sur le principe du name and shame plus vraisemblablement que par l’établissement de mécanismes de sanctions) reste à court terme, l’horizon sans doute le plus probable.

91 | Sécurité alimentaire : au-delà de l’urgence

Le «milliard d’en bas» revêt donc des réalités bien différentes é et encore ne prend-il pas en compte la seule malnutrition, par carence (fer, vitamine A, etc. à «la faim cachée») ou par excès (surpoids et obésité), devenue un enjeu global. Tant que ne sera pas mieux qualifié ce que recouvre exactement ce milliard, il risque de représenter encore pour longtemps un problème insoluble et contraindra la communauté internationale à continuer de voler d’urgences en urgences.

Edito de Damien Conaré, rédacteur en chef

En juin 2009, la FAO estimait que le cap du milliard d’individus souffrant de la faim avait été dépassé. L’humanité compte donc un milliard de personnes sous-alimentées, soit 15 % de sa population, un niveau sans précédent. La flambée des prix des denrées alimentaires de 2007-2008, à laquelle a immédiatement succédé la crise économique mondiale, a aggravé une tendance déjà décevante depuis 1996. L’envol de la quasi-totalité des prix alimentaires, accompagné d’une extrême volatilité, a marqué la grande incertitude des marchés des produits agricoles. Un constat qui fait craindre une phase durable d’instabilité des prix agricoles, voire même, selon certains, «la fin des aliments bon marché».

Premières victimes, les populations les plus pauvres évidemment, rurales et urbaines, contraintes d ‘opérer des choix drastiques dans leurs dépenses essentielles (alimentation, santé, éducation), plongeant ainsi un peu plus dans le cercle vicieux de la pauvreté. Tout le monde le reconnaît aujourd’hui, l’objectif du Millénaire pour le développement, qui visait é réduire de moitié entre 1990 et 2015 la proportion de personnes sous-alimentées dans le monde, est largement hors de portée. Ce «milliard d’en bas» (bottom billion) est-il donc condamné aux promesses sans lendemains ? Faut-il se résoudre à l’idée quéil représente une minorité d’invisibles, ni citoyens du «tout-monde», pris qu’ils sont dans des conflits ou des états défaillants, ni même sujets economicus du grand marché mondial ?

L’actualité vient pourtant nous confronter à nouveau à cette minorité invisible, en butte à des conditions naturelles adverses. En Haïti d’abord, où la population est placée devant une grave situation d’urgence. Quitte d’ailleurs, au passage, à jeter le discrédit sur ces pauvres que l’on ne saurait voir (à Port-au-Prince, comme à La Nouvelle-Orléans du reste, on ne lutte pas pour sa survie, on «pille»).

Au Sahel ensuite ou, à la suite d’un fort déficit pluviométrique, la situation alimentaire dans l’est de la région (Niger, Burkina Faso, Tchad) suscite des inquiétudes pour les mois à venir. Le Programme alimentaire mondial et la FAO évoquent «un risque imminent d’insécurité alimentaire élevé pour les ménages vulnérables». En Inde enfin (pays-continent le plus atteint par la sous-alimentation et qui fait l’objet de notre dossier), où, après une année de sécheresse, les autorités s’inquiètent du déséquilibre croissant entre production alimentaire et croissance démographique, faisant craindre une pénurie des denrées de base.

Ces trois situations reflètent bien la diversité des formes de l’insécurité alimentaire : confrontation à une catastrophe naturelle exceptionnelle dans un pays pauvre ; déficit de production et donc de disponibilités alimentaires dans des zones rurales peu ou mal connectées au reste du marché ; difficultés structurelles à garantir l’autosuffisance alimentaire à l’échelle nationale pour une puissance émergente.

Le milliard revêt donc des réalités bien différentes à et encore ne prend-il pas en compte la seule malnutrition, par carence (fer, vitamine A, etc. à «la faim cachée») ou par excès (surpoids et obésité), devenue un enjeu global. Tant que ne sera pas mieux qualifié ce que recouvre exactement ce milliard, il risque de représenter encore pour longtemps un problème insoluble et contraindra la communauté internationale à continuer de voler d’urgences en urgences.

Sommaire

  • DOSSIER Inde
  • Repère Une situation alimentaire préoccupante
  • Biodiversité| Une option contre la crise
    alimentaire

    Suman Sahai, Gene Campaign
  • Loi de sécurité alimentaire| Une réforme indispensable ?,
    Sitaram Kumbhar, Université de Delhi
  • Foncier| L’Inde cultive l’Afrique,
    Dinesh C. Sharma, Journaliste, Mail Today
  • Kerala| Vers lé autosuffisance alimentaire ?,
    Pulapre Balakrishnan, Centre for Development Studies
  • Gujarat| Profiter de l’essor économique,
    Ashok Gulati et Ganga Shreedhar
    Institut international de recherche sur les politiques alimentaires
  • DOSSIER | Méditerranée
  • Climat| Un facteur de changement parmi d’autres
    Raphaël Billé & Benjamin Garnaud, Institut du développement durable et des relations internationales
  • Eau et agriculture| Des modèles condamnés à changer
    Holger Hoff, Stockholm Environment Institute
  • Tourisme| Un littoral toujours aussi attractif ?
    Alexandre Magnan, Institut du développement durable et des relations internationales
  • Alger| Contrer les risques d’inondations
    Nadjet Aroua & Ewa Berezowska-Azzag, École nationale supérieure d’architecture d’Alger
    • Pêche illégale : ce que peut le droit européen
    • Santé : accès aux soins au Sud
    • Climat : après l’orage de Copenhague, l’éclaircie de Mexico ?

89-90 | S’adapter maintenant

S'adapter maintenant

À trois semaines de la conférence de Copenhague, on peut raisonnablement prévoir que, sauf engagement politique fort de dernière minute, elle n’aboutira pas à un traité complet capable de relayer le protocole de Kyoto, qui engageait les pays industrialisés à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (GES) sur la période ;2008- 2012. Au mieux, un accord politique devrait être conclu, scellant si possible les principaux engagements (réduction des émissions et coopération financière et technologique avec les plus vulnérables). Les détails technique de l’accord seront alors finalisés en 2010.

Est-ce vraiment si grave ? Pas forcément. D’abord, la conclusion d’un accord international n’est pas une fin en soi : encore faut-il en assurer la mise en œuvre effective. Ensuite, l’effervescence politique et les attentes parfois démesurées entretenues par un «climat d’urgence» ne doivent pas hypothéquer plusieurs éléments essentiels.

Mais pourquoi un tel pessimisme à la veille du rendez-vous de «Hopenhague», comme l’ont rebaptisé certains ? Sans doute parce que, devenue un modèle pour l’action collective, cette négociation a fini par cristalliser toutes les attentes.

Premièrement, n’oublions pas que les négociations internationales sur le climat durent depuis dix-huit ans. Elles s’inscrivent donc dans un temps long, qui a vu notammen la communauté scientifique s’organiser pour développer une expertise collective sans précédent par son ampleur. Malgré les nombreuses incertitudes et les précautions d’usage, cette expertise a permis d’informer les décideurs politiques et d’alerter l’opinion publique sur la nature du problème et de ses conséquences. Ceci dans un domaine particulièrement complexe, qui nécessite la prise en compte quasi permanente de nouveaux critères pour évaluer un risque, dont les conséquences sont très variées.

Deuxièmement, et malgré cette complexité, n’oublions pas non plus que la plupart des pays ont lancé, ou mis à l’étude, des politiques de réduction de leurs émissions de GES : projet de loi aux états-Unis ; «paquet énergie-climat» dans l’Union européenne ; plans climat au Brésil, en Inde, au Mexique, en Australie et en Chine. Sans parler des multiples engagements de réseaux internationaux de collectivités locales ou d’industriels. On peut évidemment critiquer le peu d’ambition de certaines de ces initiatives, pas forcément à la hauteur de l’enjeu. Elles contredisent néanmoins l’apparent immobilisme des négociations.

De fait, même si globalement ses résultats ne sont pas glorieux, si les «mauvais élèves», Canada en tête, ne sont pas sanctionnés, et si les états-Unis ont regardé passer le train, le protocole de Kyoto aura au moins contribué à fixer un cap.

Certes, il va désormais falloir passer une vitesse largement supérieure. Mais pourquoi un tel pessimisme à la veille du rendez-vous de «Hopenhague», comme l’ont rebaptisé certains ? Sans doute parce que, devenue un modèle pour l’action collective, cette négociation a fini par cristalliser toutes les attentes. Victime de son succès en quelque sorte. Comme ce fut e cas il y a tout juste dix ans à Seattle pour les négociations commerciales multilatérales de ’OMC qui, depuis, piétinent… Or, quels qu’en soient les résultats, Copenhague ne proposera qu’une partie de la solution : le changement climatique ne pose pas une question à laquelle l faudrait trouver une réponse. Il requiert plutôt une dynamique multiforme pour repenser nos modèles de croissance et invite à dessiner une nouvelle géopolitique, où les puissances émergentes posent clairement le rôle qu’elles entendent jouer dans une économie plus sobre en carbone. Copenhague ne sera donc qu’une étape, forcément décevante, dans la transition qui devra s’opérer.

Damien Conaré,
rédacteur en chef

  • S’adapter maintenant ?
    Entretiens avec Michel Colombier, Institut du développement durable et des relations internationales,
    Jean-Pascal Van Ypersele , Vice-président du GIEC, institut d’astronomie et de géophysique,
    Laurence Tubiana , fondatrice de l’Iddri, directrice des biens publics mondiaux au ministère des Affaires étrangères et européennes
    et Andreas Spiegel, Swiss reinsurance Company

  • Union européenne| Quels potentiels d’adaptation ?
    Valentina Bosetti et Enrica de Cian,
    Fondazione Eni Enrico Mattei
  • REPERES
    De la science à l’engagement politique
  • Science et politique| De la recherche à l’engagement collectif
    Lionel Charles, Fractal
    et Hervé Le Treut, Centre national de la recherche scientifique
  • REPERES
    GIEC : consensus scientifique et politique
  • REPERES
    Changements climatiques avérés et incertitudes
  • Solidarité internationale| Résoudre l’équation climat-développement
    Anne Chetaille, Groupe de recherche et d’échanges technologiques
  • Copenhague| Que serait un bon accord ?
    Emmanuel Guérin, Institut du développement durable et des relations internationales
  • REPERES
    Copenhague : les enjeux de la négociation
  • DOSSIER | Les plus vulnérables
  • Adaptation| Les pistes de financement
    Manish Bapna & Heather McGray, World resources institute
  • Pays en développement| Combler le fossé
    Katell le Goulven, Commission sur les changements climatiques et le développement
  • Migrations| Une stratégie d’adaptation ?
    François Gemenne, Institut du développement durable et des relations internationales
  • Pacifique| Des petites îles très exposées
     Jon Barnett, université de Melbourne
    et John Campbell, université de Waikato
  • Johannesburg| Priorité aux mal-logés
    Linda Phalatse & Given Mbara, ville de Johannesburg
  • Haïti| Des mesures, vite !
    Remy Sietchiping, Programme des nations unies pour les établissements humains
  • Pays-Bas| Se protéger des eaux, encore !
    Sonja Dipp, Peter Bosch & Kees van Deelen, Netherlands Organisation for Applied Scientific Research
  • Inde| Les mégapoles en première ligne
    K. Shadananan nair, Nansen Environmental Research Centre India
  • DOSSIER
    Méditerranée
  • Climat| Un facteur de changement parmi d’autres
    Raphaël Billé & Benjamin Garnaud, Institut du développement durable et des relations internationales
  • Eau et agriculture| Des modèles condamnés à changer
    Holger Hoff, Stockholm Environment Institute
  • Tourisme| Un littoral toujours aussi attractif ?
    Alexandre Magnan, Institut du développement durable et des relations internationales
  • Alger| Contrer les risques d’inondations
    Nadjet Aroua & Ewa Berezowska-Azzag,
    Ecole nationale supérieure d’architecture d’Alger
    • L’ACTUALITE DU TRIMESTRE
      sélectionnée par la rédaction du Courrier de la planète
    • OMC : les pays africains toujours mobilisés autour du coton
    • Australie : changement climatique, changement politique
    • Agriculture bio : le discours des institutions internationales
    • rebond : «Injonctions internationales»